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Je ressens le paradoxe.

  • Writer: Elodie Pereira
    Elodie Pereira
  • Jun 5, 2025
  • 5 min read

Updated: Jun 10, 2025


Je ressens le paradoxe d’être écrit pour être lu. 


Alors que je lisais Ryokan pour la première fois, je me suis très vite rendue compte de la légèreté incroyable de ses textes. Son âme de maître zen y est doucement palpable, en cohérence naturelle avec sa vie. En comparaison, les miens jusqu’ici me paraissent alambiqués, presque arrogants, comme coupables d’y porter trop de ma voix et pas assez de celle du vent. 

 

Je m’interroge alors sur cette perception désagréable, et, au-delà d’un reste de manque de confiance en moi et d’un syndrome de l’imposteur, je me demande si elle ne pourrait pas s’expliquer par le fait d’avoir partagé ces quelques écrits sur les réseaux sociaux. La démarche en elle-même, de livrer immédiatement mes mots sur cette place publique des temps modernes, me semble venir d’un endroit de moi-même qui, une fois la fièvre passée, me pousse à une remise en question assez impitoyable. 

 

L’humilité et le plaisir profond que Ryokan semblait avoir à composer ses poèmes et calligraphies ont mon respect entier, tout comme Fernando Pessoa avec son Livre de l’Intranquillité. Tous deux étaient partis pour livrer leurs écrits au vent, aux ruines de leur vie, et ne sont parvenus jusqu’à moi que grâce à d’autres personnes qui les ont vu, reconnu, et qui ont choisi de raviver ce que leurs propres auteurs avaient accepté n’être que leurs cendres. 

 

Mais ici et maintenant, avec les réseaux sociaux, publier son écrit en revient à se voir, se reconnaître, se célébrer soi-même, exposant au grand jour la nature de sa pensée. Je ne suis pas sûre d’être fière de cela.

 

Depuis que j’ai repris l’écriture avec ces quelques pensées, je sais que mon intention première n’est pas d’être lue, et cela me console un peu. Jusqu’ici, j’écris pour le plaisir de la réflexion, pour m’accorder un moment singulier, méditatif presque, que je n’arrivais plus à m’offrir depuis bien des années. Mais les écrits eux, une fois achevés, ont demandé à être lus, et j’ai répondu sans hésiter à leur requête. Je les ai même lus et enregistrés à voix haute. C’est de cette réponse dont je doute la légitimité et la noblesse poétique.

 

Peut-être me fais-je cette réflexion car, contrairement à Ryokan, j’exprime dans certains textes une franche introspection, quand lui la communique « l’air de rien », par le biais de l’universel de la nature. Je crois que cette subtilité me manque. 

 

Bobin disait lors d’une interview que les œuvres d’art non regardées existent mais ne vivent pas pleinement tant que les premiers spectateurs n’arrivent. Mais que dire d’un peintre qui accroche ses propres tableaux ? Cette action retire-t-elle de la valeur authentique et poétique à ses œuvres ? La conscience et la revendication de son art le transforment-il un peu, le corrompant ? 

 

La beauté d’une brume printanière se rencontre par hasard, aucune conscience ne l’impose aux passants. Une poésie qui se rencontre ainsi est pour moi la plus belle. Mais si un texte écrit ne vit pleinement que lorsqu’il est lu, alors il serait dommage de ne pas l’amener au lecteur. Le vent peut bien porter des feuilles, des graminées, des gouttes de pluie, mais il ne portera jamais des mots. 

 

L’humilité complète de la nature, sa non-conscience d’elle-même et de sa beauté devient pour moi une magnifique inspiration que je ne saurai atteindre. Je ne pourrai jamais être le vent sans être aussi celle qu’il caresse. Avec mes mots, je suis l’écrit qui se lit, même si j’en préfèrerais autrement.


E.


Translated from original French into English


I feel the paradox of being written to be read.

While reading Ryokan for the first time, I quickly became aware of the incredible lightness of his texts. His soul as a Zen master is gently palpable, in natural coherence with his life. In comparison, mine so far have seemed convoluted, almost arrogant, as if guilty of carrying too much of my voice and not enough of the wind's.

I thus ponder over this unpleasant perception, and, beyond a lingering lack of self-confidence and imposter syndrome, I wonder if it could be explained by the fact that I shared these few writings on social networks. The process itself, of immediately exhibiting my words to this modern-day public square, seems to come from a place within myself that, once the fever has passed, pushes me to question myself quite ruthlessly.

The humility and deep pleasure that Ryokan seemed to have in composing his poems and calligraphy have my complete respect, as does Fernando Pessoa with his Book of Disquiet. Both were determined to send their writings to the wind, to the ruins of their lives, and only reached me thanks to others who saw them, recognised them, and chose to revive what their own authors had accepted as their ashes.

But here and now, with social media, publishing one's writing amounts to seeing oneself, recognising oneself, celebrating oneself, exposing the nature of one's thoughts to the world. I'm not sure I'm proud of that.

Since I resumed writing with these few thoughts, I know that my primary intention is not to be read, and that consoles me a little. So far, I have written for the pleasure of reflection, to allow myself a singular, almost meditative moment, which I had not been able to grant myself with in many years. But the writings themselves, once completed, asked to be read, and I responded to their request without hesitation. I even read them and recorded them aloud. It is that exact response I now doubt the legitimacy and poetic nobility of.

Perhaps I am coming to this reflection because, unlike Ryokan, I express a frank introspection in some texts, while he communicates it "casually", through the universal of nature. I think I lack this subtlety.

Bobin said in an interview that unviewed works of art exist but do not fully live until the first viewers arrive. But what about a painter who hangs their own paintings? Does this action detract from the authentic and poetic value of their works? Does the awareness and claiming of their art transform it somewhat, corrupting it?

The beauty of a spring mist is encountered by chance, no consciousness imposes it on passers-by. A poem encountered in this way is for me the most beautiful. But if a written text only fully lives when it is read, then it would be a shame not to bring it to the reader. The wind may well carry leaves, grasses, raindrops, but it will never carry words.

The complete humility of nature, its unconsciousness of itself and its beauty becomes for me a magnificent inspiration that I cannot attain. I could never be the wind without also being the one it caresses. With my words, I am the writing that reads itself, even if I would prefer it otherwise.


E.


Décembre 2022

 
 
© 2025 Elodie Pereira

Thank you for your interest in my humble poems, photographs and sounds. I guess they're just my way to try to capture fleeting moments, trying to make sense of life.

Hope you enjoy your visit. 

E.

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